Le secret d’une vie épanouie ?

Bonheur
Les leçons à tirer de la plus longue étude jamais réalisée sur le bonheur.

Robert Waldinger est un psychiatre américain, professeur à l’école de médecine d’Harvard. Il dirige actuellement la poursuite d’une étude toujours en cours initiée il y a 75 ans sur 724 américains, dont l’objet de recherche est le bonheur.

Cette étude a suivi deux grandes cohortes dès 1938, l’une composée de 268 étudiants de Harvard (parmi eux le président américain John Fitzgerald Kennedy et l’ancien rédacteur en chef du Washington Post Benjamin Bradlee), l’autre de 456 adolescents âgés de douze à seize ans ayant grandi dans des quartiers défavorisés de Boston.

Les chercheurs ont étudié leur vie (qualité de leur mariage, satisfaction quant à leur emploi, activités sociales) tous les deux ans et ont monitoré également leur état de santé tous les cinq ans (radiographies, tests sanguins, tests d’urine, échocardiogrammes…)

Contrairement aux idées reçues, cette étude démontre que le bonheur ne provient pas de la réussite professionnelle, des richesses qu’on aurait accumulées ou même de la célébrité (sur ce dernier point, inutile de rappeller le nombre de personnes ayant accédé à ce statut qui sont malheureuses ou qui ont connu une fin peu enviable).

Non, Robert Waldinger nous explique lors de cette conférence devenue virale sur internet (près de 11 millions de vues sur TED), que l’épanouissement personnel résulte d’une chose à la fois plus ordinaire et plus compliquée, se déclinant en trois leçons clés :

L’indicateur n° 1 de la réussite professionnelle selon la science des réseaux

Cela fait plus de quatre ans que Steve Jobs est mort.

Depuis, des livres ont été écrits et des films ont été réalisés.

Chacun a célébré son héritage et visé à partager les secrets qu’il a utilisés pour construire l’entreprise la plus réputée au monde ; des choses comme l’attention portée au détail, attirer des talents de classe mondiale et les amener à atteindre et maintenir des standards élevés.

Nous pensons que nous comprenons les raisons de son succès.

Mais ce n’est pas le cas.

Nous balayons du revers de la main les principes utilisables du succès en les étiquetant comme des caprices de la personnalité.

Ce qui est souvent négligé est l’interaction paradoxale de deux de ses qualités apparemment opposées : une concentration maniaque et une curiosité insatiable. Elles n’étaient pas simplement deux forces aléatoires. Elles étaient sans doute ce qu’il y avait de plus important chez lui car elles ont contribué à conduire tout le reste.

La curiosité de Jobs a alimenté sa passion et lui a donné accès à des perspectives uniques, des compétences, des valeurs et des talents de classe mondiale qui ont complété ses propres capacités. La concentration de Jobs les a amenés à se diriger vers le monde de l’électronique personnelle.

Je n’affirme pas simplement cela comme quelqu’un qui a dévoré pratiquement chaque article, interview, et livre le mettant en vedette.

Je dis cela comme quelqu’un qui a interrogé un grand nombre de scientifiques de haut-niveau afin de réellement comprendre comment les réseaux créent un avantage concurrentiel dans les affaires et les carrières.

Steve Jobs lors de ses années de traversée du désert (photo : AP)

La variable simple qui explique la vraie cause du succès dans une carrière

En décembre 2013, j’ai interviewé un des plus grands scientifiques de la théorie des réseaux, Ron Burt. Durant cette interview, il a partagé un graphique qui a renversé complètement ma compréhension du succès. En voici une version simplifiée :

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La conclusion ? Selon plusieurs études examinées par des pairs, se trouver simplement dans un réseau ouvert au lieu d’un réseau fermé est le meilleur indicateur de la réussite professionnelle.

Sur le graphique, plus vous allez à droite vers un réseau fermé, plus vous entendez de façon répétée les mêmes idées, qui réaffirment ce que vous croyez déjà. Plus vous allez à gauche vers un réseau ouvert, plus vous êtes exposé à de nouvelles idées. Les gens se situant à gauche ont significativement plus de réussite que ceux se situant à droite.

En fait, l’étude démontre que la moitié de la différence prévisionnelle dans la réussite professionnelle (c’est-à-dire la promotion, la rémunération, la reconnaissance de l’employeur) est dûe à cette seule variable.

N’avez-vous jamais connu des moments où vous entendez quelque chose de si convaincant que vous avez besoin d’en savoir plus, mais si fou que vous devriez lâcher certaines de vos croyances fondamentales afin d’en accepter l’idée?

Ce fut l’un de ces moments pour moi. Jamais dans tous les livres que j’avais lu sur le développement personnel, la réussite professionnelle, le monde des affaires ou Steve Jobs, je n’étais tombé sur cette idée.

Je me suis demandé, « Comment est-il possible que la structure d’un réseau puisse être à ce point un facteur décisif dans la réussite d’une carrière professionnelle ? »

Comment un circuit fermé impacte négativement votre carrière

Pour comprendre la puissance des réseaux ouverts, il est important de comprendre son contraire.

La plupart des gens déroulent leurs carrières dans des réseaux fermés ; des réseaux constitués de personnes qui se connaissent déjà. Les gens souvent restent dans le même secteur professionnel, la même religion, le même parti politique. Dans un réseau fermé, il est plus facile de faire le travail parce que la confiance s’est construite, et que vous connaissez tous les raccourcis et les règles implicites. C’est confortable parce que le groupe converge dans le même sens, a la même vision du monde que vous, ce qui conforte la vôtre.

Pour comprendre pourquoi les gens passent la plupart de leur temps dans des réseaux fermés, considérez ce qui arrive lorsque des étrangers constituent un groupe au hasard :

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David Rock, le fondateur de l’Institut du Neuroleadership, une organisation reconnue aidant les leaders à travers la recherche en neurosciences, explique bien le processus :

Nous avons évolué vers un système où l’on catégorise les gens selon qu’ils sont dans notre cercle ou en dehors de celui-ci. Nous plaçons la plupart des gens en dehors et seulement quelques-uns à l’intérieur. Cela détermine si nous prenons soin des autres ou non. Cela détermine si nous les défendons ou les attaquons. Le processus est un sous-produit de l’histoire de notre évolution où nous vivions dans de petits groupes et que nous n’accordions pas notre confiance aux étrangers que nous ne connaissions pas bien.

En comprenant ce processus, nous commençons à comprendre pourquoi le monde est ce qu’il est. Nous comprenons pourquoi les démocrates et les républicains ne peuvent s’entendre à faire passer des lois dont la société bénéficierait de manière évidente. Nous comprenons pourquoi les religions se sont toujours déclarées la guerre à travers l’histoire. Cela nous aide également à comprendre pourquoi nous avons des bulles, des paniques et des modes.

Le pouvoir, et l’inconfort, surprenants des réseaux ouverts

Les personnes dans des réseaux ouverts ont des challenges et des opportunités uniques. Parce qu’ils font partie de groupes multiples, ils ont des relations, des experiences, et une connaissance qui font défaut aux autres personnes dans leur groupe unique.

C’est un challenge dans le sens où cela mène à se sentir comme un outsider : lorsque vous être incompris et sous-estimé parce que peu de personnes comprennent pourquoi vous pensez de cette façon. C’est aussi un challenge parce que cela requière de vous l’assimilation de perspectives différentes et conflictuelles dans votre façon habituelle de voir le monde.

Dans un de mes films favoris, Matrix, le personnage principal, Neo, est exposé à un monde complètement différent. Une fois qu’il y est entré, il ne peut revenir en arrière. Il est un étranger dans le nouveau groupe, et est devenu également un étranger dans son ancienne vie. Il a vécu une expérience que tous ceux qu’il rencontrera à l’avenir ne comprendront jamais. Ce même phénomène survient lorsque nous intégrons de nouveaux cercles (mondes) de personnes.

D’un autre côté, disposer d’un réseau ouvert constitue une immense opportunité et de plusieurs façons :

  • Une vue plus pertinente sur le monde. Cela leur fournit la capacité de retirer de l’information depuis divers groupes et par conséquent ils évitent les erreurs. Une étude menée par Philip Tetlock démontre que les personnes avec des réseaux ouverts sont de meilleurs spécialistes que celles qui disposent de réseaux fermés.
  • La capacité à contrôler le timing dans le partage de l’information. Ils peuvent ne pas être les premiers à disposer de l’information mais ils peuvent être les premiers à introduire celle-ci dans un nouveau groupe. Par conséquent, ils peuvent profiter de l’avantage du  1er mouvement.
  • La capacité à servir de traducteur/connecteur entre les groupes. Ils peuvent créer de la valeur en servant d’intermédiaire et en connectant deux personnes ou deux organisations qui peuvent trouver un intérêt mutuel à s’aider mais qui ne se rencontreraient pas sans cette intervention.
    • Plus d’idées révolutionnaires. Brian Uzzi, professeur en leadership et changement organisationnel à la Kellogg School of Management, a produit une étude de référence où il a compulsé une dizaine de millions d’études académiques à travers l’histoire. Il a comparé leurs résultats à l’aide du nombre de citations (des liens vers d’autres recherches) qu’elles ont reçues et les autres papiers qu’elles ont référencés. Un motif fascinant émerge. Les études les plus performantes avaient des références qui étaient conventionnelles à 90 % et atypiques à 10 % (c’est-à-dire, puisées dans d’autres domaines). Cette règle est demeurée constante à travers les époques et les domaines. Les gens avec des réseaux ouverts sont plus facilement capables de créer des combinaisons atypiques.

La chronologie révisionniste du succès de Steve Jobs

Poussé par sa curiosité dans différents domaines tout le long de sa vie, Steve Jobs a développé une perspective, des compétences, et un réseau uniques ; de ceux que personne d’autre dans l’industrie informatique ne possédait. Il a utilisé ces avantages dans la compagnie la plus réputée au monde en ayant une concentration aiguisée. Au sein d’Apple, il coupa les personnes, les produits et les systèmes qui n’étaient pas classe mondiale.

Experience selon la curiosité Application
Bricoler les machines avec son père La compréhension du métier et l’attention au détail
Laisser tomber l’université et assister à un cours de calligraphie L’appréciation du design (les polices variées du Macintosh)
Découvrir l’Inde et le bouddhisme L’esthétique simple d’Apple
Vivre dans un verger de pommiers L’inspiration pour le logo du Mac
Poursuivre son hobby de l’électronique dans le club informatique Home Brew Création du 1er Mac avec Steve Wozniack
Créer la société NeXT après avoir quitté Apple Utilisation du système d’exploitation de NeXT en tant que base pour le nouveau système d’exploitation du Mac
Passion pour la musique (en particulier U2, les Beatles, John Lennon) Lancement d’iTunes

Beaucoup sont un peu trop rapides à labelliser certaines parties de la vie de Steve Jobs comme les années « perdues » ou « de traversée du désert ». Cependant, quand nous passons sa vie en revue, nous constatons que ces diversions ont été critiques dans son succès.

Ce qui est labellisé comme la magie de Steve Jobs ou les caprices de son caractère deviennent des principes réplicables que l’on peut tous suivre.

C’est depuis ce point de vue que nous pouvons commencer à comprendre la citation suivante de Steve Jobs dans une interview pour Wired en 1995 :

La créativité consiste simplement à connecter les choses. Quand vous demandez à des gens créatifs comment ils ont fait quelque chose, ils ressentent un peu de culpabilité parce qu’ils ne l’ont pas vraiment faite, ils ont juste vu quelque chose.

Cela leur semblait évident après un moment. C’est parce qu’ils étaient capables de connecter certaines expériences qu’ils avaient eu et de les synthétiser en de nouvelles choses. Et la raison pour laquelle ils en étaient capables étaient qu’ils avaient eu plus d’expériences ou qu’ils y avaient réfléchi davantage que les autres.

Malheureusement, c’est une commodité trop rare. Beaucoup de gens dans notre industrie n’ont pas eu beaucoup d’expériences diverses.

Ainsi ils n’ont pas assez de points à connecter, et ils finissent par se retrouver avec des solutions linéaires sans perspective large sur le problème. Plus on aura une compréhension élargie de l’expérience humaine, meilleur sera le design qu’on pourra obtenir.

Soyez affamés. Soyez fous.

A travers l’histoire humaine, toutes les civilisations y compris la nôtre ont créé des mythes qui partagent un élément commun, le parcours du héros.

Voici à quoi ressemble ce parcours selon Joseph Campbell, l’auteur à l’origine du terme…

Les choses vont très bien. Vous vous sentez normal et intégré. Puis quelque chose arrive et vous changez. Vous commencez à vous sentir comme un étranger dans votre propre culture. Vous cachez des parties de vous-même pour rester accordé, mais rien n’y fait. Vous vous sentez appelé à partir pour emplir une partie de vous-même, mais il y réside beaucoup d’incertitude. Donc, vous hésitez au début.

Finalement, vous faites le plongeon. Vous passez à travers des épreuves difficiles tandis que vous apprenez à naviguer dans le nouveau monde. Finalement, vous surmontez les épreuves. Puis, vous retournez à votre ancienne culture et avez un impact immense parce que vous partagez les vues uniques que vous avez apprises.

Le mythe du parcours du héros est intégré à tous les éléments de notre société depuis les classiques du cinéma (Star Wars) jusqu’aux héros que nous glorifions (Steve Jobs), parce que cela touche une corde sensible de l’expérience humaine.

Le champ de la science des réseaux nous démontre deux choses.              (1) Le parcours du héros est le modèle pour la création du succès professionnel. (2) Nous pouvons tous devenir des héros. Cela nécessite simplement un peu de foi tandis que vous suivez votre coeur et votre curiosité dans des mondes inconnus. Comme Steve Jobs le déclarait, “ On ne peut prévoir l’incidence qu’auront certains événements dans le futur ; c’est après coup seulement qu’apparaissent les liens. Ainsi vous devez avoir confiance dans le fait que d’une certaine manière ils joueront un rôle dans votre avenir. ”

Bâtir un réseau ouvert a-t-il fonctionné ou non pour vous ? J’aimerais entendre votre histoire dans les commentaires et pourrais potentiellement la partager dans un futur article.

Cet article est une traduction de celui publié sur le site Forbes, dont le rédacteur est Michael Simmons (cofondateur de Empact). Pour recevoir et lire plus d'articles comme celui-ci, abonnez-vous à son blog.